Détection des entreprises en difficulté : Bruno Le Maire parie encore sur le Big data des administrations

Le ministre de l'Economie mise notamment sur la fusion de deux algorithmes utilisés par les administrations pour identifier les entités économiques fragiles. Ces deux outils ont pourtant été récemment critiqués.

« Il y a des entreprises qui vont avoir besoin d’un accompagnement spécifique dans les prochains mois, a lancé hier Bruno Le Maire. Ce sont des entreprises fragilisées par la crise mais qui restent viables économiquement. Ce sont principalement des entreprises dont la dette a augmenté et dont la trésorerie a diminué au cours des derniers mois. Elles représentent de 5 à 8 % des entreprises françaises selon les estimations de la Banque de France. Elles concernent principalement les secteurs de l’hôtellerie, de la restauration, de certains domaines de l’industrie manufacturière et du commerce », a détaillé le ministre de l'Economie, des finances et de la relance lors d'une conférence sur l'accompagnement des entreprises dans la sortie de crise. « Et ces entreprises-là, je veux leur dire : nous ne vous laisserons pas tomber », a-t-il ajouté.

Pression sur les administrations

Pour ne pas laisser tomber les entités en difficulté, encore faut-il les détecter. Et pour cela, Bruno Le Maire compte beaucoup sur les algorithmes des administrations. Ou plutôt sur le soi-disant nouvel algorihme. « Nous allons mettre en place un dispositif totalement nouveau utilisant les moyens techniques à notre disposition y compris les algorithmes et l’intelligence artificielle pour repérer le plus tôt possible les difficultés de chacune de ces entreprises de la plus petite entreprise de moins de 10 salariés jusqu’à la grande entreprise de taille intermédiaire, a avancé Bruno Le Maire. Pour la 1ère fois, toutes les données les plus sensibles dont disposent la direction générale des entreprises, la direction générale des finances publiques, les Urssaf, la Banque de France seront collectées ensemble, fusionnées et croisées pour nous permettre de repérer le plus tôt possible, comme aucun autre pays ne le fait au monde, la situation des entreprises en difficulté », s'est-il emballé.

Fusion d'algorithmes

Pourtant, quand on examine tant le dossier de presse que le plan d'action du ministre, il y a de quoi s'interroger. Car le dispositif ne semble pas si novateur que cela. La nouveauté consisterait en fait à fusionner deux algorithmes soi-disant prédictifs, celui appelé Signaux faibles et celui développé par la DGFip. Deux outils qui ont pourtant été récemment critiqués dans plusieurs rapports. Tout d'abord celui appelé Signaux faibles, un dispositif piloté par la direction générale des entreprises (DGE), en partenariat avec le ministère du travail, de l'emploi et de l'insertion, la Banque de France, la caisse centrale des unions de recouvrement des cotisations de sécurité sociale et d'allocations familiales (Urssaf) et la direction interministérielle du numérique, qui a pour objectif de détecter et d'accompagner les entreprises fragiles.

C'est cet outil qui servirait de base au nouvel algorithme né de la fusion. Problème : « il ne concerne que les entreprises de plus de dix salariés », résumait récemment la commission sénatoriale des lois. Ce que reconnait le dossier de presse de Bruno Le Maire — « A ce stade, l'algorihtme a été entraîné sur les entreprises de plus de 10 salariés », précise-t-il — qui ajoute que ce sont des entreprises « majoritairements industrielles ». Et l'on ne sait pas si le prochain stade sera d'une superficie supérieure.

Indicateurs obsolètes

Selon cette même commission sénatoriale, le manque de succès de Signaux faibles pendant la crise tient aussi aux indicateurs utilisés. « Jusqu’en 2020, des données de trois types étaient principalement traitées : le recours des entreprises à l’activité partielle ; les retards de paiement de charges fiscales et sociales ; les incidents de paiement recensés par la Banque de France. La crise sanitaire a rendu ces données obsolètes, en raison du recours massif à l’activité partielle à compter du printemps 2020, des reports de charges consentis par les créanciers publics et des divers dispositifs de soutien à la trésorerie », analysait la commission sénatoriale. Là encore, rien ne dit que le nouvel algorithme issu de la fusion va rebattre les cartes.

Autre algorithme, autre insuffisance

Le second algorithme qui doit donner lieu à la fusion est un modèle de prédiction des entreprises en difficulté utilisé par la DGFip. Il a lui aussi récemment fait l'objet de critiques. « Son périmètre reste limité, puisqu’il concerne les entreprises employant plus de vingt personnes ou réalisant plus de cinq millions d’euros de chiffre d’affaires », pointait le mois dernier la commission des finances du Sénat. Mais dans le dossier de presse de Bruno Le Maire, il est précisé que « la situation de l'ensemble des entreprises est analysée [par cet outil] quel que soit leur effectif et leur chiffre d'affaires ».

Quoi qu'il en soit, si le futur Big brother des administrations ne donne pas satisfaction, il y aura toujours les femmes et les hommes de terrain pour pallier. Car pour déclencher « l'alerte », le ministre de l'économie compte aussi sur les experts-comptables, les commissaires aux comptes, les banques, les administrateurs judiciaires, les mandataires judiciaires et les greffiers de tribunaux de commerce.

 

Par Ludovic Arbelet

© Editions Législatives 2021 

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